Dans cette série, nous présentons les auteurs de The Sustainable Ecommerce Handbook, notre livre numérique sur la création de boutiques en ligne écologiques et performantes, disponible en téléchargement gratuit ici.
Aujourd'hui, nous discutons avec Tim Frick, un véritable pionnier dans la création de produits et services numériques plus verts. Tim a fondé son agence digitale Mightybytes en 1998, et son livre de 2016, Designing for Sustainability, fut le premier ouvrage à associer développement durable et design numérique. Tim est passionné par le fait de contribuer à un internet propre, efficace, ouvert, honnête, régénératif et résilient.
Dans cette interview, il explique pourquoi le numérique n’est pas aussi écologique qu’on le pense souvent, propose des solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de votre entreprise et partage ce qu’il a appris en essayant de ramener les émissions de son agence à zéro.
Découvrir l’impact du numérique sur l’environnement peut vraiment ouvrir les yeux. Pouvez-vous partager quelques faits avec nous qui pourraient surprendre les gens ?
Bien sûr, considérez ces deux points :
- D’après certaines estimations, internet serait responsable d’environ 1,6 milliard de tonnes d’émissions de gaz à effet de serre chaque année. Selon l’étude de référence, cela représente environ 5 % des émissions globales mondiales. Avec notre appétit croissant pour la donnée, ce chiffre grimpe rapidement.
- Plus de 50 millions de tonnes de déchets électroniques sont produits chaque année, un chiffre qui devrait augmenter de 8 % chaque année. En plus de polluer les cours d’eau et d’ajouter des produits chimiques toxiques dans les décharges, les dispositifs numériques jetés comme les ordinateurs portables et les imprimantes génèrent aussi d’importantes émissions de gaz à effet de serre.
On entend souvent dire que le numérique est plus respectueux de l’environnement parce qu’il remplace le papier, mais ce n’est pas toujours le cas. Une page web très chargée en médias, par exemple – si elle reste ouverte longtemps – peut avoir une empreinte environnementale supérieure à celle de son équivalent imprimé.
En plus, la technologie numérique fait partie intégrante de notre quotidien : visioconférence, GPS et services basés sur la localisation, plateformes de streaming vidéo, applications mobiles, systèmes de sécurité, objets connectés, appareils intelligents "toujours à l’écoute", et bien d’autres encore. Il y aussi tout le travail informatique en coulisses nécessaire à l’hébergement des boutiques en ligne, à l’entraînement des algorithmes IA, au minage des cryptomonnaies, au traitement des données IoT, etc. Chacune de ces activités consomme de l’électricité et, actuellement, la majorité de cette électricité est générée à partir de combustibles fossiles, ce qui fait d’internet un acteur majeur du changement climatique.
Pour les entreprises e-commerce, les émissions liées au transport peuvent même être supérieures à celles des produits numériques, il est donc important d’examiner toute la chaîne d’approvisionnement afin d’identifier l’origine des émissions et les moyens de les réduire.
Les technologies numériques offrent des opportunités d’améliorer et de transformer la société de manière extraordinaire. Cependant, elles ne constituent pas, en elles-mêmes, des solutions net-zéro ni sans déchet. Nous devons être plus intelligents et responsables dans la conception et le développement de produits et services numériques, y compris les boutiques en ligne.
Comment en êtes-vous arrivé au design durable et comment ce mouvement a-t-il évolué depuis que Mightybytes est devenue une B Corp ?
J’ai toujours été motivé par l’envie d’utiliser le design et la technologie au service du bien commun. La façon dont cela se traduit a évolué au fil des années, mais la mission de Mightybytes a toujours été d’aider des clients engagés à renforcer leurs capacités et à faire des choix numériques plus durables, éthiques et responsables.
Pendant longtemps, « design durable » signifiait surtout choisir des matériaux recyclés pour les emballages ou réduire d’une manière ou d’une autre l’impact environnemental d’un produit physique. Ces dernières années, le design durable numérique – c’est-à-dire la réduction de l’empreinte environnementale des produits et services numériques – est devenu plus courant.
Le changement climatique est la crise existentielle de notre époque, et nous devons la traiter comme telle. Chacun – individus, entreprises, organisations à but non lucratif et agences gouvernementales – doit accorder la priorité à la transition vers une économie zéro émission qui régénère plutôt qu’elle ne détruit les écosystèmes. Cela signifie aussi placer l’humain au centre de toute stratégie environnementale, car ce sont nos communautés les plus vulnérables qui sont le plus touchées de manière disproportionnée par le changement climatique. L’équité doit également être une priorité.
Pour y parvenir, il va falloir repenser en profondeur nos produits, services et programmes, les politiques à inscrire dans la loi, notre manière de faire des affaires et, de façon générale, notre mode de vie. C’est beaucoup, mais tout à fait à notre portée… si nous nous en donnons les moyens. Mais nous devons agir vite.
Les entreprises certifiées B Corp sont des sociétés qui respectent les normes les plus élevées en matière de performance sociale et environnementale, de transparence et de responsabilité. Mightybytes est une entreprise certifiée B Corp depuis maintenant dix ans. Durant cette période, et tout particulièrement depuis le COVID-19, nous avons constaté un intérêt croissant pour le mouvement B Corp de la part d’entreprises de tous horizons.
Étant donné leur priorité à la création de valeur partagée sur le long terme pour toutes les parties prenantes, cela paraît logique. La pandémie a enseigné à de nombreuses entreprises à quel point une vision à court terme pouvait être risquée. Les B Corps montrent l’exemple en démontrant l’impact d’un modèle d’entreprise responsable, au moment où cela est le plus nécessaire.
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Mightybytes a déclaré l'urgence climatique en janvier 2020 et avance vers la neutralité carbone. Quelles leçons tirez-vous de cette démarche ?
“Apprentissage” est ici le mot-clé. D’abord, je tiens à souligner que c’est un parcours d’apprentissage pour tout le monde. Même si la science du changement climatique est établie, la façon dont les organisations intègrent les pratiques d’économie circulaire et de réduction des émissions dans leur fonctionnement diffère d’un secteur à l’autre, d’une entreprise à l’autre. Même si je pense que nous avons bien progressé sur notre engagement vers la neutralité carbone, nous avons encore beaucoup de chemin à faire. Nous apprenons continuellement.
Actuellement, 70 % des entreprises du Fortune Global 500 n’ont pas de plan climat pour 2030, ce qui est vraiment dommage. Mightybytes a déclaré l’urgence climatique pour se responsabiliser et prendre une position publique aussi audacieuse que le permettent les ressources de notre société.
Nous essayons depuis des années de réduire notre impact, par exemple en compostant au bureau et en installant des ampoules plus écologiques, mais en 2020, nous avons décidé que le processus devait être plus rigoureux. Nous avons également mesuré l’impact des sites web de nos clients hébergés chez nous et compensé les émissions via un projet de reforestation local. La compensation n’est pas une solution idéale, mais il arrive que la réduction directe des émissions ne soit pas possible.
Voici les principales étapes d’une stratégie zéro émission nette :
- D’abord, déclarez votre propre urgence climatique. Vous pouvez utiliser le Climate Emergency Playbook for Business du B Corp Climate Collective pour vous aider dans cette démarche.
- Puis définissez et catégorisez les émissions de votre organisation :
- Scope 1 : Émissions directes provenant des ressources possédées ou contrôlées par l’entreprise, comme les systèmes de chauffage/climatisation sur site, les véhicules d’entreprise, les procédés industriels, etc.
- Scope 2 : Émissions indirectes provenant de l’achat d’énergie
- Scope 3 : Émissions indirectes non possédées, provenant des activités en amont et en aval d’une entreprise, généralement dans la chaîne d’approvisionnement
- Ensuite, mesurez les émissions provenant des sources mentionnées ci-dessus afin de définir une base de référence. Ce processus peut prendre du temps et nécessite de bonnes compétences sur tableur.
- Une fois la base de référence établie, développez un plan pour réduire autant que possible les émissions au fil du temps et mesurez vos progrès.
- Enfin, compensez ce qui ne peut être réduit afin d’atteindre la neutralité carbone.
Je veux insister sur le fait que la compensation vient en dernier, après la réduction des émissions. Certaines entreprises sautent directement à l’étape de la compensation au lieu de mettre d’abord les moyens nécessaires pour réduire leur empreinte carbone. Ne faites pas cette erreur !
Enfin, plus tôt cette année, le B Corp Climate Collective a publié le Climate Justice Playbook for Business. Je recommande fortement cette lecture. Lorsque vous engagez cette démarche, il est facile de se focaliser uniquement sur les émissions, les données et d’autres aspects scientifiques du changement climatique. Pourtant, comme mentionné plus haut, les personnes sont au cœur de cette mission.
De quoi parle votre chapitre dans le Sustainable Ecommerce Handbook ?
En 2016, j’ai écrit un livre intitulé Designing for Sustainability : A Guide to Building Greener Digital Products and Services, publié chez O’Reilly Media. C’était le premier ouvrage à appliquer les principes du développement durable à la conception de sites web, d’applications mobiles et d’autres produits numériques. Bien que les pratiques de l’eCommerce y soient évoquées, il ne s’agissait pas d’un livre spécifique à ce domaine. Ce chapitre vise à aider les responsables eCommerce à intégrer des décisions responsables, éthiques et davantage durables dans leur activité.
Comment les responsables e-commerce peuvent-ils commencer et contribuer à créer des boutiques en ligne plus durables ?
Examiner votre chaîne d'approvisionnement pour réduire les émissions est vraiment important. Le commerce électronique implique beaucoup de transport, ce qui a été aggravé par la COVID-19. Réduire ces émissions est essentiel. Il existe également des ajustements simples que nous pouvons apporter à l'expérience d'achat elle-même, comme mettre en avant des options de livraison plus durables.
Voici quelques actions concrètes que les responsables e-commerce peuvent entreprendre :
- Alimenter les boutiques en ligne avec de l'énergie renouvelable en choisissant un hébergeur web écologique.
- Définir un budget de poids de page pour chaque page de la boutique.
- Réaliser un audit de contenu pour supprimer les contenus obsolètes, peu performants ou non pertinents.
- Respecter la vie privée et la propriété des données des utilisateurs en incluant des politiques de confidentialité claires dans votre boutique, et en offrant toujours aux utilisateurs la possibilité d'accepter, de refuser ou d'être complètement oubliés.
- Rendre les boutiques aussi accessibles que possible à tous, y compris aux personnes en situation de handicap utilisant des technologies d'assistance, ainsi qu'à celles disposant d'une faible bande passante ou d'appareils plus anciens.
- Lutter contre la désinformation et les “fake news” en modérant et en vérifiant tous les contenus, et en répondant aux critiques de manière ouverte et honnête.
Existe-t-il des ressources sur la durabilité que vous aimeriez recommander ?
Voici quelques outils que nous utilisons chez Mightybytes :
- PerformanceBudget.io : Utilisez cet outil pour définir un budget de poids de page pour chaque page.
- Ecograder : Mightybytes a créé cet outil gratuit pour aider à comprendre comment améliorer les produits et services numériques avec un accent sur la durabilité. Nous sommes actuellement en train de le repenser pour le rendre encore plus utile et concret.
- Website Carbon Calculator : Nos amis de Wholegrain Digital ont créé ce calculateur gratuit très pratique pour estimer l’empreinte carbone d’une URL.
- Enfin, l’annuaire des hébergeurs de la Green Web Foundation peut vous aider à trouver une entreprise locale ou régionale qui s’est engagée à alimenter ses serveurs avec de l’énergie renouvelable.
Quelle est la prochaine étape ? Ce n’est pas seulement une question d’environnement, n’est-ce pas ?
La prochaine étape naturelle de la durabilité numérique est la responsabilité numérique d'entreprise. Il s’agit d’un ensemble de valeurs et de pratiques partagées qui guident les opérations numériques et la gestion des données d’une organisation : un mélange holistique de lignes directrices sociales et environnementales pour encadrer de façon éthique l’utilisation des outils et technologies numériques par toute organisation.
Autrefois, la plupart des organisations disposaient d’un service « digital », généralement une petite équipe de designers, développeurs et chefs de projet qui géraient le site web et les réseaux sociaux de l’entreprise. Aujourd’hui, cependant, les outils et pratiques numériques sont omniprésents au sein des organisations et, globalement, dans nos vies.
Parmi leurs conséquences, on trouve la propagation de théories du complot, de la désinformation, des algorithmes d’IA discriminatoires, des violations massives de la vie privée et l’accentuation de la « fracture numérique » entre ceux qui ont accès aux outils numériques et à la bande passante, et ceux qui ne l’ont pas. Les organisations doivent adopter des pratiques de gouvernance assurant que les stratégies numériques mises en œuvre sont éthiques, équitables, responsables et durables.
La responsabilité numérique d'entreprise peut prendre de nombreuses formes au sein d’une organisation. Un exemple concret est le code d’éthique publié sur le site de Mightybytes. Nous avons également de nombreux articles abordant différents aspects de la responsabilité numérique d’entreprise sur notre blog.
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